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L’année 1946 pour les prisonniers de guerre : revendications et malentendus
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mer 15/07/2026 – 10:49
Auteur : Evelyne Gayme, Docteure en histoire contemporaine.
L’année 1946 est importante pour les prisonniers de guerre. Rentrés pour l’essentiel entre le printemps et l’automne 1945, ils ont retrouvé la liberté et leur famille. Peut-on pour autant considérer que la captivité est derrière eux ?
Sommaire
La Fédération nationale des prisonniers de guerre – FNPG – créée en 1945, compte en 1946 plus d’un million d’adhérents – sur 1 800 000 soldats faits prisonniers en mai-juin 1940 -. Dans le numéro 14 de son journal, Le PG, le 1er janvier 1946, elle titre « La Vérité sur la situation des anciens prisonniers de guerre ». Les revendications exprimées sont matérielles, morales et médicales. Elles ne recouvrent cependant pas toutes les demandes des prisonniers et ne reflètent pas totalement la situation des anciens captifs et l’image qui émane de leur groupe dans la population française.
Les revendications des anciens prisonniers de guerre
De nombreux problèmes financiers ne sont pas réglés, ce qui semble évident au regard du nombre de prisonniers mais aussi si l’on considère l’état économique et financier de la France en 1946. Des manifestations et des grèves se déclenchent dans de nombreux secteurs – charbonnages, gaz, électricité, presse, fonction publique – les demandes concernent les pénuries alimentaires, l’inflation croissante, les heures de travail et les salaires. Dans ce contexte, la FNPG réclame le versement du pécule qui compense l’absence totale ou partielle de versement de la solde mensuelle ou du salaire durant la captivité. Des signes perçus comme négatifs inquiètent les anciens captifs comme le versement en 1945, pour solde de tout compte, des soldes et indemnités. La prise en compte de la santé des anciens prisonniers n’est pas satisfaisante non plus. Comparé à la santé d’autres Français revenus d’Allemagne, ils semblent plus fatigués et amaigris que malades, et ce même si 30 % des prisonniers n’effectuent pas le premier contrôle médical. Les problèmes de santé, parfois chroniques, commencent à se révéler en 1946. Enfin, des revendications morales émergent qui concernent l’honneur des prisonniers. Ils veulent, tout comme les captifs de la Première Guerre mondiale depuis 1926, appartenir au groupe des anciens combattants, à la fois parce que la responsabilité de la débâcle ne reposerait plus sur leurs épaules, mais aussi parce que c’est leur statut de combattant reconnu par les Allemands qui explique leur détention en captivité pendant cinq ans. De plus, les évadés ne reçoivent pas automatiquement la médaille des Évadés car l’évasion n’est reconnue que si elle s’est opérée dans des conditions périlleuses et dans le but de reprendre les combats. Or de nombreux évadés sont restés dans la clandestinité – un évadé n’a aucun papier d’identité, aucune carte de ravitaillement – au lieu de rejoindre les FFL – forces françaises libres – ou les formations de la Résistance intérieure. Enfin, les évadés reconnus ne reçoivent pas automatiquement, à la différence de ceux de la Grande Guerre, la Croix de guerre. La loi du 30 octobre 1946 précise : « la Croix de guerre n’est attribuée que dans les cas exceptionnels et suivant les conditions de l’évasion ».
Les prisonniers de guerre réclament que le traumatisme qu’ils ont subi soit reconnu par le gouvernement et la collectivité nationale pour que leur sacrifice ait un sens. Le dynamisme des anciens prisonniers pour faire avancer leurs demandes s’appuie aussi sur le témoignage d’un des leurs, François Boix, lors du procès de Nuremberg concernant des violations de la Convention de Genève dont ils furent victimes. M. Boix, né en Espagne, s’est engagé volontairement dans l’Armée française. Il a été fait prisonnier dans les Vosges, avec des éléments de la 5e Armée, dans la nuit du 20 au 21 juin 1940. Il témoignage à Nuremberg le 28 janvier 1946. Et c’est durant ce même mois de janvier 1946, pour parfaire l’organisation du lobbying politique de la FNPG en cette année électorale, qu’un groupe interparlementaire d’élus anciens prisonniers de guerre est créé.
Il apparaît donc que ces revendications reflètent un sentiment d’injustice et de vexation. Mais ce ressenti s’appuie-t-il sur des fondements réels ?
Les mesures prises pour les prisonniers de guerre
Le rapatriement des prisonniers de guerre, organisé par l’ancien résistant Henri Frenay – commissaire aux prisonniers, déportés, réfugiés puis leur ministre à partir d’août 1944 – est mené très rapidement, l’essentiel des retours s’échelonnant entre avril et août 1945. Ils reçoivent alors une solde, une prime d’accueil, une prime de démobilisation, un mois de congé payé et l’équivalent de cent marks déposés dans les centres d’accueil. Si bien qu’un simple soldat, en fonction de son lieu d’habitation, reçoit entre 10 000 et 12 500 francs. Certes, le pécule est dû, mais la FNPG tait les autres sommes perçues. Les prisonniers et leur famille bénéficient en outre d’un moratoire sur les loyers non payés, d’une baisse des loyers et d’une certaine exonération de leurs arriérés d’impôts.
En novembre 1945, tous les partis politiques sollicités par la FNPG en vue des élections législatives de juin 1946, assurent la FNPG de leur entier concours pour défendre les revendications estimées légitimes. Vingt-et-un projets de loi découlant de ces demandes ont été déposés à l’Assemblée. Mais la reconnaissance de la légitimité des revendications n’implique pas la compréhension des spécificités du problème prisonnier. Là où certains partis demandent sans détailler l’obtention des revendications, d’autres réclament précisément l’assistance médicale temporaire, le réajustement des pensions et le PRL (Parti républicain de la liberté) suggère la rédaction d’un statut des prisonniers de guerre. Le Parti communiste se distingue en envoyant des lettres personnalisées aux prisonniers de guerre – agissant de même avec les femmes, les fonctionnaires, les coiffeurs – mais aussi parce le ministre Laurent Casanova, prisonnier de guerre évadé, est issu de ses rangs et présente dans son bilan des lois déjà appliquées : assistance provisoire d’urgence aux prisonniers, réparations pour blessures et maladies contractées pour faits de guerre à tous les prisonniers. Il recherche également, en concertation avec les organismes concernés, une définition exacte de la qualité d’ancien combattant, pour pouvoir accorder la carte du combattant. Les anciens prisonniers sont honorés lors de commémorations en mai et août 1946. Enfin la loi du 16 octobre 1946 organise le transfert des corps de prisonniers décédés en Allemagne – 30 000 à 40 000 – à titre gratuit et leur restitution aux familles.
L’état d’esprit des Français à l’égard des anciens prisonniers de guerre
Comment les Français réagissent-ils face aux prisonniers et à leurs revendications ? Ne s’opposent que les groupes directement concernés. Ainsi, l’UFAC – l’Union française d’associations de combattants – refuse aux anciens captifs de 1940-1945 la carte de combattant, à moins d’avoir appartenu à une unité combattante. Or, c’est méconnaître les conditions de combat et de captivité de la campagne de France. Si 42% des prisonniers ont été capturés avant la demande d’armistice du 17 juin 1940, 50 % sont faits prisonniers entre cette demande et l’acceptation le 25 juin. Arrêtant de se battre, ils auraient dû, au regard de la Convention de Genève, être désarmés mais pas faits prisonniers. Enfin des soldats sont capturés après le 26 juin, alors que l’armistice est accepté. Mais les soldats de la Grande Guerre veulent marquer la différence entre leur guerre – qui ne compta que 300 000 prisonniers de guerre – et celle qui vient de s’achever. La FNPG estime que la captivité est le prolongement du combat et n’accepte comme limitation à l’obtention de la carte qu’une attitude antipatriotique dans les camps ou durant l’Occupation, déjà dénoncée par les prisonniers par l’instauration de jurys d’honneurs à l’automne 1945.
Les anciens prisonniers de guerre ne sont pas mal perçus par les Français : 10,4% des candidats aux élections législatives mentionnent la captivité dans leur profession de foi, information qu’ils ne donneraient pas si elle risquait de les faire perdre. De même, le prix Goncourt est attribué au livre de Francis Ambrière Les Grandes Vacances. Sous ce titre volontairement provocateur, l’auteur raconte sa captivité au Stalag 369, à Kobierzyn, camp de représailles réservé aux récidivistes de l’évasion. Enfin, des films qui évoquent les captifs rencontrent le succès. Dans La Grande Illusion, film de Jean Renoir sorti en 1937, qui ressort censuré en 1946, ils ont le rôle central. Le cinéma parisien le Normandie, la plus grande salle de Paris, enregistre alors un record de fréquentation avec 37 597 entrées la première semaine, devant Ivan le terrible de Sergeuï Eisenstein (33 000 entrées). Dans Le Père tranquille de René Clément, le prisonnier de guerre évadé inspire la confiance, mais c’est un stratagème pour masquer un agent de la Gestapo.
Mais alors, comment expliquer l’offensive de la FNPG ?
Les raisons du malaise des prisonniers de guerre dans la société française
Les revendications de la FNPG mettent à jour certaines inquiétudes accumulées depuis leur capture. Les prisonniers craignent, durant leur captivité, d’être considérés comme des lâches pour avoir été faits prisonniers. Cet argument est à nouveau formulé lors du procès Pétain, en 1945, par Edouard Daladier, président du Conseil en 1940, détenu en Allemagne pendant la guerre et libéré par les Américains. Il déclare que la France était mieux armée que l’Allemagne, ce que les anciens captifs perçoivent comme un rejet des responsabilités de la défaite sur eux. Or entre 90 000 et 120 000 soldats sont morts et 300 000 ont été blessés en six semaines. En outre, les historiens et militaires spécialistes de la campagne de France reconnaissent dès la fin de la guerre le courage et la détermination des soldats. Durant ce même procès Pétain, l’aumônier des prisonniers, l’abbé Rhodain, témoigne à décharge, et rappelle la politique du Maréchal à l’égard des prisonniers et les conduit à organiser une auto-épuration dans leurs rangs à l’automne. En 1946 les tergiversations pour payer le pécule, accorder la carte du combattants et la Croix de guerre aux évadés s’ajoutent à la prise de conscience, grâce aux professions de foi pour les élections de juin, que les spécificités des problèmes et souffrances des prisonniers ne sont pas comprises : ils sont toujours évoqués avec les déportés, les réfugiés, parfois même avec les FFL et les FFI – forces françaises de l’intérieur -. Ils sont des victimes parmi d’autres.
Ce que les prisonniers n’ont pas perçu, ou pris pour de l’hostilité, c’est que, en 1946, les Français veulent tourner la page. Mais le combat des prisonniers rencontre des succès dans les années suivantes : la carte du combattant est obtenue en 1949 et le versement du pécule est instauré par un arrêté de 1952.
Juillet 1945, Allemagne. Des prisonniers de guerre français libérés, valides et souffrants rentrent – © Béziau/ECPAD/Défense.
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Juillet 1945, Allemagne. Des prisonniers de guerre français libérés, valides et souffrants rentrent © Béziau/ECPAD/Défense.
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Juillet 1945, Allemagne. Des prisonniers de guerre français libérés, valides et souffrants, sont embarqués à bord d’un avion de transport sanitaire Douglas C-47 Dakota qui les rapatrie en France. Ils sont encadrés par des convoyeuses de l’Air.
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Juillet 1945, Allemagne. Des prisonniers de guerre français libérés, valides et souffrants, sont embarqués à bord d’un avion de transport sanitaire Douglas C-47 Dakota qui les rapatrie en France. Ils sont encadrés par des convoyeuses de l’Air.
Ouvrage de l’auteur
Parmi les ouvrage de l’auteur :
Prisonniers de guerre, vivre la captivité de 1940 à nos jours. Éditions Imago, 324 p., 25 €, numérique 16.99 €. Date de parution : 18 septembre 2019.
Article publié le 15 juillet 2026.
