le 29 novembre 2025 à 1:16 PM Le grand hiver 1788-1789, avant la révolution française…

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E. Le Roy Ladurie : Oui, l’orage se produit dans une période météorologique 1788-1789 hors normes. En juillet 1788, le déficit pluviométrique est de l’ordre de 40 % dans le nord de la France et dépasse les 80 % dans le Sud-Est. Dès juin, les récoltes sont annoncées comme médiocres. Elles le sont effectivement (20 à 30 % de moins que la normale selon les régions). Il faut remonter à 1774 pour retrouver un tel déficit, qui avait alors été à l’origine de la « guerre des farines », une révolte consécutive à la hausse du prix du pain survenue au printemps 1775.

Dès août 1788, des émeutes éclatent à Lamballe en Bretagne, et en automne, en Provence et en Languedoc où la sécheresse a été la plus marquée. Les indices de pénurie sont présents dès octobre 1788 à Anvers.

Mais le plus difficile reste à venir. Le temps glacial qui s’installe sur le pays dès le 25 novembre 1788 se prolongera jusqu’à la mi-janvier 1789. À Paris, le nombre de jours de gelée en hiver (décembre-janvier-février) atteint le record historique de 86 jours. Dans son Mémoire sur l’Hiver rigoureux de 1788-1789, le père Louis Cotte, précise que le minimum de froid a été enregistré en France le 31 décembre 1788 (-17°4 à Paris, -17°5 à Lyon, -18°2 à Châlons sur Saône, -21° à Strasbourg, en degrés Réaumur, soit l’équivalent pour Paris de -21,75 °C et -26,25 °C pour Strasbourg ) mais que le froid le plus insupportable a été celui du 6 janvier 1789, marqué par un vent de NE très piquant. La Seine, la Loire, le Rhône, la Saône sont en partie gelés, ce qui complique les approvisionnements des grandes villes comme Paris, mais aussi Rouen…

Températures mensuelles moyennes à Paris en 1788 et 1789.

Météo-France : Quelles en sont les conséquences économiques et humaines ?

E. Le Roy Ladurie : La surmortalité de janvier 1789 est estimée à 10 000 morts, bien moins cependant que celle de 1709 et ses 700 000 morts. Le déficit de naissances est plus sensible, environ 30 000. Les raisons sont multiples : noces différées (10 000 mariages de moins en 1788), aménorrhée de disette chez les femmes les plus pauvres…

Le prix du pain s’envole et le nombre d’émeutes avec !

Ainsi Jean Nicolas, dans La rébellion française, identifie 58 émeutes frumentaires en 1788 et 239 sur les seuls quatre premiers mois de 1789, avec un maximum de 105 en avril, avant la tenue des États généraux le 5 mai.

 

Météo-France : Et les conséquences politiques ?

E. Le Roy Ladurie : Un rôle de « gâchette » dans le déclenchement de la Révolution française, même si les origines en sont beaucoup plus profondes.

En France, en 1788, le contexte politique est tendu. Louis XVI s’est résolu à convoquer les États généraux le 5 juillet 1788, sans annoncer cependant de date précise. Il n’identifie pas le risque de pénurie frumentaire et autorise le renouvellement des autorisations d’exportation les 17 et le 25 juin 1788, malgré la sécheresse déjà constatée. Il faut attendre la nomination officielle de Necker, le 25 août 1788, pour que l’export des grains soit interdit et qu’un circuit d’importation depuis les États-Unis soit mis en place, ce qui sans être entièrement nouveau, constitue une réelle opportunité.

 

 

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À la fin de novembre 1788, alors que les jours raccourcissent et que les marchés s’inquiètent déjà de moissons insuffisantes, un vent venu de l’est balaie soudain la France. Il porte avec lui une sécheresse glaciale, comme un souffle de pierre. En quelques nuits, les eaux se figent sur les canaux, et la terre, durcie, résonne sous le pas des chevaux.

Décembre s’avance, et avec lui un froid que les chroniqueurs du temps décrivent comme « cruel ». Les thermomètres, encore instruments rares et fragiles, descendent jour après jour. À Paris, la Seine se couvre de plaques blanches ; dans les faubourgs, on voit des charretiers casser la glace pour remplir leurs seaux. Le bois devient si cher que certains citadins brûlent leurs vieux meubles. Dans les campagnes, les animaux meurent dans les étables, la paille elle-même étant gelée.

En Bourgogne, la vigne porte encore la mémoire des gelées tardives de mai : elle ne résiste plus. En Alsace, le Rhin se transforme en un ruban opaque et silencieux. En Suisse, le Léman semble immobile, comme scellé dans une lente respiration.

 

Lorsque l’année tourne, début janvier 1789, le froid redouble. C’est le cœur de l’hiver. Le royaume tout entier vit dans la blancheur et le silence. Les routes deviennent impraticables ; les lettres n’arrivent plus ; les denrées manquent dans les villes. Le peuple souffre, et les autorités locales écrivent à Versailles pour signaler l’urgence.

La première quinzaine de janvier est l’une des plus rudes que le XVIIIᵉ siècle ait connues. Certains journaux rapportent des températures proches de –20 °C, parfois en dessous. Les cloches des églises éclatent ; les moulins s’arrêtent ; les rivières, figées, ne jouent plus leur rôle de voies commerciales.

 

Et puis, lentement, le froid se retire. Février apporte un dégel maladroit : la neige fond, l’eau déborde, les routes deviennent boueuses. Mais les dégâts sont faits. Lorsque le printemps arrive enfin, il révèle le pays affaibli, les récoltes compromises, le prix du pain en hausse vertigineuse. Le grand hiver 1788-1789 a laissé dans les mémoires une cicatrice profonde — l’une de celles qui, quelques mois plus tard, contribueront à l’explosion sociale de 1789.

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